Je ne savais pas trop comment évoquer ce point. Et en fait, je vois que vous en discutez ici, donc c'est parfait. Je vais m'inviter. Coucou, PatteBlanche, je viens poser des tartines :-)
libre vs propriétaire
Le monde du libre a plus ou moins vaguement conscience de s'opposer au monde propriétaire, ça c'est clair. Par contre, ce n'est pas particulièrement réciproque. Les entreprises de technologie, elles, sont avant tout opposées les unes aux autres et considèrent souvent que le libre les menace moins.
Entre deux boîtes technologiques qui se battent, souvent elles considèrent que financer une alternative libre à la solution propriétaire d'un concurrent, c'est un peu comme une politique de la terre brûlée: «Je ne peux pas avoir ce marché, alors tu ne l'auras pas non plus»
Quand Google a beaucoup aidé à pousser des standards libres sur le web, c'est parce qu'il n'avait absolument pas envie que Microsoft se fasse un pré-carré dedans. Idem quand Meta se met à beaucoup financer des modèles ouverts en IA, c'est parce qu'ils ne voulaient absolument pas dépendre d'un monopole de OpenAI.
C'est vraiment un bel exemple du capitalisme qui nous vend la corde pour les pendre.
Ce qui arrive dans le champ du libre est irréversible, à mon avis. Une fois que des utilisateurs se sont habitués à ne pas avoir à payer pour quelque chose et avoir un contrôle total sur leurs algorithmes et leurs logiciels, il faut un argument massue pour revenir en arrière. Et également, il y a une victoire idéologique assez fondamentale qui est que même les entreprises capitalistes de technologie admettent que le modèle open source et le modèle de collaboration, c'est tout simplement le meilleur pour maintenir une chose dont tout le monde a besoin.
C'est un mode dans lequel à la fois la théorie capitaliste classique et la théorie marxiste se rejoignent: Les rendements du capital diminuent parce que le marché devient de plus en plus efficace à faire des choses, c'est-à-dire arrive à extraire de moins en moins de profits au fur et à mesure qu'on apprend à faire les choses.
Alors dans une production industrielle, on a besoin d'extraire suffisamment de profits pour pouvoir payer à minimum les salaires des travailleurs. Et en général, il en reste un petit peu pour se payer des dividendes. Mais dans le monde du software, où là, produire la copie d'un logiciel coûte à peu près zéro, on arrive à une étape suivante: la sortie totale de la logique marchande.
Sauf erreur de ma part, même en excluant les quelques éléments qui restent closed source, on ne peut que s’approprier que le code et les modèles finaux, pas les données d’entraînement (en tout cas pas dans leur intégralité) ni les infrastructures pour l’entraînement ni les processus de fine-tuning.
les données d'entrainement
Il y a en effet tout un débat sur la définition d'un modèle ouvert. Et c'est pour ça qu'on parle souvent de modèle open weights plutôt qu'open source.
Il y a des groupes comme LLM360 qui, eux, essayent d'être vraiment open source.
Il se heurte à un problème légal et pour lequel on aimerait bien avoir le support de la population, mais en général, on ne se prend que des coups quand on en parle, c'est qu'un dataset, aujourd'hui, on n'a pas le droit de le faire de façon ouverte parce qu'il contient du contenu 'piraté'.
Il n'y a absolument aucun doute que tous les modèles de langage propriétaires intègrent des données sous copyright pour lesquelles les droits n'ont pas été sécurisés. Pour la bonne et simple raison d'ailleurs qu'il n'y a aucun processus pour sécuriser de tels droits.
Supposons que tu aies envie que ton modèle soit capable de discuter de Lord of the Rings. Comment tu dois faire ?
Tu ne vas pas négocier œuvre par œuvre pendant des années d'obtenir des droits à plusieurs millions comme tu devrais pour faire un film, par exemple. Mais c'est la seule option qui donnerait une sécurité légale totale et certaine. Ça fait 30 ans qu'on attend que les ayants droit se mettent d'accord pour nous donner un truc qui ressemble à la licence globale. Là, il faudrait une licence globale sous stéroïde. Il n'y a juste aucune chance que ça arrive.
Tu peux acheter les livres et les scanner ou les acheter sous forme d'e-book pour les injecter à ton modèle, mais ça, il n'y a aucune garantie que ce soit légal parce que les ayants droit vont arguer que tu fais une œuvre dérivée. Ce qui au passage, d'un point de vue légal, est très discutable (le coté "oeuvre", pas le coté "dérivé").
Des modèles qui s'interdiraient de faire ça seraient plus mauvais. Simplement, si jamais tu publies un dataset d'entraînement (et que tu ne t'appelles pas Nvidia, eux ont des avocats) tu as la garantie de te prendre tout l'arsenal anti-piratage dans la gueule.
Eleuther AI a essayé à un moment de trouver un moyen de publier des datasets utilisables par tout le monde sans qu'on puisse reconstruire les œuvres, notamment en saucissonnant les datasets d'une façon qu'il soit difficile de réassembler des livres complets à partir du dataset d'entraînement, ou alors de coder les embeddings directement, ce qui en plus rendait le debugging assez difficile.
Si on veut des modèles vraiment open source, il va falloir accepter l'hypocrisie actuelle, qui est qu'on accepte que entraîner des modèles tombe dans le scope du "fair use". Et ce serait bien qu'on reconnaisse ce droit aux gens qui font de l'open source autant qu'aux gens qui font des modèles propriétaires. Pour le coup, le flou, en l'occurrence, aide complètement les entreprises qui ont des armées d'avocats et handicapent complètement les labos qui essayent de faire des choses en mode libre et ouvert.
les processus de fine tuning
Une grande partie de la "sauce secrète" des modèles est en effet dans le fine tuning, mais le fine tuning est généralement plus facile à faire, demande moins d'infrastructures, moins de temps d'entraînement et surtout de l'intelligence au niveau de la formation des datasets.
Et il y a une communauté assez active qui fait ce genre de choses depuis longtemps (cough cough pour du roleplay érotique). Il y a en particulier quand tu veux les entraîner sur des données métiers assez spécialisées que tu ne souhaites pas partager avec d'autres, que ce soit du médical, de la finance.
Il y a également des techniques qui, là, pour le coup, proviennent complètement de labos et pas du tout de boîtes privées, qui s'amusent à enlever la censure politique de certains modèles (surtout chinois pour le coup). Et à le faire sans nécessité d'entraînement supplémentaire, juste par des opérations qui sont quasiment de la chirurgie fine dans ces modèles. C'est assez marrant à suivre.
infrastructures libres?
Je ne sais pas ce qu'on considérait être des infrastructures libres. Pour l'instant, je n'ai pas d'exemple de choses comme ça, à moins qu'on considère que les infrastructures publiques sont des infrastructures libres, ce qui me semble contestables.
Par contre, on a des choses non propriétaires dans le sens où on peut facilement changer de fournisseur.
Il faut savoir que les hébergeurs aujourd'hui se sont équipés en GPU pour fournir du token à des gens qui le demandent. Et là, on parle de fournisseurs qui, eux, n'entraînent pas du tout de modèle, ne sont pas des boîtes d'IA à proprement parler, juste des gens qui louent des machines.
Si aujourd'hui tu veux faire tourner un modèle open source énorme comme Qwen 3.7, tu n'as pas besoin d'acheter les 200 000 euros de machine, tu peux les louer à un tarif journalier qui a un prix de marché avec énormément de compétition et qui aujourd'hui a convergé à un prix assez proche de l'électricité consommée plus un amortissement sur un an des GPUs.
Tu peux également louer ces machines pour faire de l'entraînement de modèles. Les gens qui font des expériences de fine-tuning, en général, font ça. Ils vont louer pour quelques jours ou quelques semaines un gros cluster qu'ils n'ont pas les moyens de se payer. Et ça va leur coûter peut-être quelques centaines d'euros d'obtenir un modèle configuré et fine-tuné selon les datasets qu'ils ont mis au point.
Dans le monde de la recherche, il y a des supercalculateurs équipés des cartes adéquates qui sont accessibles à des labos de recherche. Alors, je ne connais pas le détail d'accessibilité de ces choses-là. Et comme tu te doutes dans notre autre conversation, je ne considère pas automatiquement comme libre les ressources dont l'État a le monopole.
Il y a, ceci dit, un projet qui existe pour de l'inférence surtout, il ne semble pas encore au point pour du training, qui s'appelle AI Horde, qui est la mise en réseau de machines de volontaires pour faire de l'inférence pour les gens qui n'ont pas de GPU. C'est ce qui se rapproche probablement le plus d'infrastructures réellement libres. Vu la taille que c'est, par rapport à la taille que ça devrait être, c'est pour l'instant plus au niveau de l'espoir que de l'effort réel crédible.